Regards

du 21 décembre 2017

→ #Regard sur l'Intelligence artificielle
→ #Regard sur l'Innovation

 

"Intelligence artificielle" ? Vraiment ?

     
 

L’ingénieur humaniste, dont nous nous réclamons, doit-il préparer la société techniquement et philosophiquement, à sa rencontre avec l’Intelligence Artificielle ?

Dès qu’une machine surpasse un humain dans un quelconque domaine d’expertise, du jeu de Go 1 à la médecine 2, en passant par la conduite automobile en milieu urbain, la sphère médiatique s’emballe. On nous prédit un futur cauchemardesque où les Robots vont gouverner le monde réduisant l’Humanité en citoyens de seconde zone.

Et si la plus grande force de l’intelligence humaine était, entre-autres, de ne pas être exclusivement experte dans un seul domaine ?

 
 

Un excellent médecin peut conduire sa voiture tout en réfléchissant à son prochain mouvement dans la partie d’échecs qui occupe son temps libre. Les « experts artificiels » n’ont pas la même capacité à combiner leurs compétences. Même si nous parvenions à les faire communiquer, il serait très difficile de faire profiter l’expert « conduite autonome » des compétences médicales de l’expert « médecin », ou de la stratégie de l’expert « joueur d’échec » pour décider en cas d’accident inévitable le mouvement qui minimise les risques de séquelles clinique.

Pourtant, on ne peut pas nier que les capacités cognitives des machines sont en train de vivre une évolution fondamentale avec les processus d’auto-apprentissage et les réseaux neuronaux. L’automatisation séquentielle et binaire à très grande vitesse d’un arbre de choix préétabli est remplacée par une pondération statistique des choix possibles en fonction de l’expérience passée. En d’autres termes, nous passons de la simulation d’une prise de décision à l’imitation du processus de décision biologique.

Dans ce fonctionnement presque pavlovien de l’apprentissage, l’avantage de l’humain est d’avoir accès à un socle inné à la fois moteur (reflexes archaïques) et d’interprétation instinctive des sens (attrait du sucré énergétique, répulsion pour les odeurs chargées en bactéries, …). Ce socle inné, reste très supérieur aux informations de bases fournies à une machine auto-apprenante. Dans sa saga des « Robots », Isaac Asimov a sans doute proposé avec ses lois de la robotique 3, la meilleure approximation d’un équivalent de « cerveau reptilien » artificiel. De son côté, la machine peut accumuler des savoirs et « vivre » des expériences en quantité et à un rythme inaccessibles à un apprenant biologique qui est limité par le nombre de livres qu’il peut lire, la nécessité de dormir, … Au-delà de cette partition entre inné où le biologique reste en position de force et l’acquis où la machine semble avoir l’avantage à terme, il reste des différences fondamentales entre ces deux formes « d’intelligence » qui ont une forte influence sur leur développement et donc sur les choix qu’elles finissent par faire.

Tout d’abord, la capacité d’imagination qui permet à un humain d’accumuler des expériences sans avoir besoin de les vivre. Cela compense un peu l’avantage de la machine sur l’acquis. Bien sûr, les machines sont elles aussi capables de prospectives. Mais, soit elles sont trop réalistes (basées sur les expériences passées) pour avoir un apport de valeur équivalente à un rêve humain, soit totalement inutiles par leur manque de cohérence (trop de paramètres hors contrôle).

Ensuite, bien que l’impact des punitions / récompenses dans le processus d’apprentissage ait été théorisé pour les réseaux neuronaux (conditionnement opérant), les stimuli biologiques tels que le plaisir, la douleur, le besoin de nourriture, … n’ont pas encore d’équivalent suffisamment pertinents dans l’univers « artificiel » pour avoir une influence approchante.
Enfin et c’est sans doute le point le plus différenciant: l'être humain sait que tôt ou tard il mourra. Cette perception d’une limite dans le temps conditionne le développement de ses capacités. C’est d’ailleurs l’élément le plus cité dans les œuvres d’anticipation 4 pour l’apparition d’une « conscience artificielle ».

Ceux qui sont actuellement de « jeunes ingénieurs » ont de fortes chances d’être à la fois acteurs et témoins de cette singularité 5, annoncée par certains dans les 20 à 50 prochaines années.

#Regard de… Jean Dambreville – LY IF 1992

 

 
 

Pour aller plus loin :

Naissance officielle du Hub France IA ce mercredi 20 décembre.
Cette association loi 1901 comptant déjà sept grands groupes parmi ses membres fondateurs veut mettre en réseau les acteurs de l’intelligence artificielle en France pour ne pas se laisser distancer.

 
  Références
1- AlphaGo et AlphaZero meilleurs que les humains au GO aux Echecs
2- Un robot chinois réussit le concours d'entrée en médecine
3- Les 3 lois de la robotique
4- «2001, l’Odyssée de l’Espace», «Terminator», «Destination Vide», «L’Œil du mal»…
5- La singularité technologique, cette explosion d’intelligence
 
     

Le temps de la finance est il compatible avec le temps de l’innovation ?

     
 

Une innovation technologique doit prendre souvent plus de 10 ans avant de trouver son marché.

Ce  délai est peu compatible avec les objectifs de sortie d'un monde du capital-risque . Toutefois, prenant le contre-pied de cette tendance, certains investisseurs s'inscrivent d'emblée sur le long terme pour accompagner les start-up. Analyse des avantages et des contraintes de cette logique de capital patient. 

Un temps long par nature…

On estime aujourd'hui qu'il faut en moyenne 5 ans pour développer une technologie, plusieurs années pour stabiliser sa production, puis 5 ans pour développer les premières preuves de marché... si tout se passe comme prévu ! Changement de secteur, de marché, voire même de produit, évolution de l'équipe, il est fréquent qu'une start-up soit confrontée à une rupture de croissance et doive repenser son développement.

 
 

…Qui détermine un investissement spécifique

Les fonds d'investissement classiques, soumis à des engagements de rentabilité  comme à des retours de capital rapides auprès de leurs souscripteurs renâclent de plus en plus à accompagner les start-up technologiques.

 Quand ils le font, leur sortie prématurée risque de fragiliser des entreprises qui, ayant à peine développé leur technologie, ont besoin de moyens conséquents pour passer à la phase de « preuve de concept ». (ou P.O.C - Proof of concept). 

A l'inverse, les acteurs du marché investissant sur leurs fonds propres, ne sont pas exposés à ces contraintes de sortie. Ils adaptent dès le départ leur  « investissement » au temps de développement industriel d'une technologie et au cycle de marché de l'innovation.

Cette typologie de capitaux-risqueurs se met en posture de refinancer l'entreprise... tant que la confiance est présente. En effet la patience n'exclut pas la vigilance. S'ils acceptent de soutenir le dirigeant dans les points bas du développement, ces investisseurs de long terme attendent que celui-ci soit capable de repenser sa stratégie de positionnement quand le projet initial s'avère aller dans une impasse.

Une relation basée donc sur la confiance mutuelle, mais aussi sur la capacité à parler le même langage. C'est pourquoi, au sein des structures dédiées à l'innovation, les investisseurs sont généralement des ingénieurs de formation. 

La patience... dès l'analyse du projet 

A la différence du capital-développement qui valorise son investissement sur un historique et une tendance de croissance, le financement de l'innovation technologique est un pari sur un potentiel : cette technologie est-elle en mesure d'être choisie comme paradigme de son marché ? Une question qui nécessite l'évaluation de très nombreux paramètres : pertinence de la technologie, existence de concurrences ou d'alternatives. Une démarche qui peut prendre plusieurs mois et nécessite de passer du temps avec le dirigeant pour comprendre sa vision, ses enjeux et ses objectifs personnels mais aussi de mesurer sa capacité à faire face aux obstacles et à rebondir. Une phase-clé pour bâtir les prémisses d'un affectio societatis indispensable dans une relation à long terme.

L'innovation permet, entre autres, la baisse des coûts, l'amélioration de la qualité, la création de produits et de procédés, la hausse des niveaux de vie.


Pour s'en tenir au premier point, de nombreux travaux ont souligné que les comportements d'innovation se heurtent à la financiarisation croissante de l'économie. Pour assurer sa coordination, une entreprise construit une structure d'incitations (croissance, profit, responsabilité sociale) et définit un ensemble de règles qui créent un cadre de référence partagé et établissent des repères. Or, la structure incitative des grandes entreprises s'est transformée progressivement sous l'influence de nouveaux critères de performance ("shareholder value", la valeur pour l'actionnaire) qui renforcent les droits des actionnaires et modifient le système de position des différents acteurs. Parallèlement, de nouvelles règles de répartition (individualisation des rémunérations, bonus, rachat d'actions,...) sont introduites et fragilisent la cohésion sociale de l'entreprise.

La mise en place de ces critères et de ces règles implante dans l’entreprise une nouvelle culture qui oriente les comportements vers des objectifs légitimés par le système financier et, implicitement, par le système social dans sa totalité dans la mesure où le pouvoir politique ne les conteste pas. Ces transformations vont s’étendre de proche en proche du système financier vers le système non financier, puis se diffuser à l’intérieur de ce système via les grandes entreprises, par un processus d’imitation et d’apprentissage. On imite par exemple l’entreprise qui a réussi ou qui a accru ses performances, dorénavant évaluées à l’aune des ratios financiers et non plus des ratios productifs.

Ce processus d'acculturation peut être analysé comme une forme d’innovation conduisant à mettre à la disposition des agents économiques de nouvelles ressources culturelles. L'infusion sélective des fonctions de contrôle de la valeur créée au profit des actionnaires, des investisseurs institutionnels et des hauts dirigeants et au détriment des salariés, des contribuables et de l'État soulève cependant plusieurs questions.

La pratique du rachat d’actions établit une relation à contre-emploi entre la bourse et l’entreprise. Au lieu de constituer une source de financement pour l’entreprise qui émet des titres, la bourse reçoit des fonds en contrepartie d’actions annulées ou momentanément gelées.

Comment justifier que les actionnaires soient traités comme des  "créanciers résiduels"  encaissant les profits pendant que les autres participants encaissent des revenus contractuellement garantis à hauteur de leur contribution productive ? Les actionnaires recherchent la liquidité financière alors que les investissements dans l’innovation requièrent un engagement financier.

Les pressions exercées par la finance sur l'économie réelle tiennent à la taille du secteur financier et aux méthodes de mesures des performances des entreprises. Les "credit scores" que les acteurs et analystes financiers attribuent aux entreprises surpondèrent les performances strictement financières et canalisent les investissements vers les activités à rentabilité immédiate. La probabilité de recevoir une mauvaise évaluation est ainsi égale pour une firme dont les gains de productivité sont forts et pour celles dont la productivité est stagnante.

Les acteurs financiers doivent modifier les grilles d'évaluation des performances en prenant en compte le potentiel d'innovation des entreprises de sorte que les investissements liés aux innovations soient financés plutôt que pénalisés. Cependant, le biais financier dans l'analyse des performances est compatible avec les critères dominants de légitimité dans un environnement institutionnel qui a été construit aux États-Unis à la fin des années 1970 et au début des années 1980, dans le sillage des startups de haute technologie, des capital-risqueurs, des fondateurs et des dirigeants d'entreprise et en réaction contre la bureaucratie inefficace des grandes entreprises.

Le mythe de l’entreprise innovante et performante se diffuse à de larges pans de l'économie sous l'influence conjointe des  politiques libérales, du discours économique, des analystes financiers et des sociétés de conseil qui valorisent la dimension stratégique du travail managérial et le risque assumé par les actionnaires.

Une division fictive du travail innovatif s'est progressivement installée qui conduit à passer sous silence le rôle de l'État. Or, la domination des entreprises américaines dans les nouveaux secteurs s'explique à la fois par les investissements publics en R&D qui ont permis de financer la production de nouvelles connaissances et par les dépenses d'infrastructure qui ont permis la dissémination de ces connaissances. Il ne s'agit pas de mettre en doute les innovations réalisées par Apple ou Microsoft, mais de reconnaître que les technologies clés à la base de l'iPhone (GPS, écrans tactiles) ont émergé grâce à des financements publics. Internet fut non seulement crée et financé par l'État mais commercialisé par lui.

Le processus d'innovation a un caractère collectif. Dans la pharmacie, les universités et les organismes publics prennent en charge la recherche de base, les biotechs l'exploration des hypothèses, les laboratoires les tests, la mise sur le marché et la commercialisation. Si les sociétés doivent accepter le risque, pourquoi ne pas admettre que l'État peut prétendre à des retours sur investissements sous forme d'impôts et de créations d'emplois ?

#Regard de… Gilles Assollant – Lyon GMD 1978

 

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